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Management

Le droit à la déconnexion agite les DRH

10/01/2015
- Après avoir équipé massivement leurs salariés en smartphones et autres outils connectés, les entreprises commencent à chercher le bouton off. Une mission complexe.

«Le droit à déconnexion est une réponse pertinente pour protéger des salariés face aux risques associés à certains comportements, affirme Bruno Mettling, directeur général adjoint  en charge des ressources humaines d'Orange (159 000 salariés dans le monde, 100 000 en France). Et la connexion permanente va s’imposer comme un sujet de dialogue social.» Quand le DRH de l'ex-France Télécom confronté à une vague de suicides en 2009 le dit, l’assertion prend tout de suite plus de poids. La prise de conscience est réelle chez les DRH, depuis que le Syntec (910 000 salariés dans l’informatique et le conseil), a consacré un droit à la déconnexion dans le cadre d’un accord de branche, en avril 2014. «Après deux années de fascination totale pour l’internet mobile, il y a une prise de conscience du fait que les relations au travail se dégradent et que cela génère beaucoup de situations d’épuisement ou de stress», constate Rémy Oudghiri, directeur du département tendances et prospective chez Ipsos, et auteur de Déconnectez-vous (Arlea, mars 2013). Et si 2015 était l’année de la déconnexion, ou en tous cas d’un retour à une connexion raisonnable ?

Sur les effets néfastes de l’hyper-connexion, il y a consensus. Du côté des DRH, la prise de conscience est en bonne voie. Rémy Oudghiri est actuellement très sollicité par les entreprises à ce sujet: «Les DRH me demandent de sensibiliser leurs cadres au fait qu’ils doivent prendre des temps de déconnexion. Il faut dire que des études épidémiologiques menées aux Etats-Unis établissent la relation entre dépendance technologique et burn-out.»

Cadeau empoisonné.

Faut-il faire comme l’Allemagne qui envisage d’adopter une loi sur le sujet? Les syndicats (la CGT en particulier) tentent de mobiliser depuis six mois sur la nécessité d’adopter un droit à la déconnexion pour tous les salariés. Les managers aussi n’hésitent plus à dire que le smartphone de fonction est un cadeau empoisonné: ils jugent dans une étude publiée, le 3 décembre, par l’Apec, que les outils connectés tendent à augmenter leur charge de travail (72%), dégrader la qualité de leur vie privée (60%). Ils sont 89% à estimer que les smartphones de fonction contribuent à les faire travailler hors de l’entreprise. Et moins d’un quart d’entre eux coupent le lien avec le boulot, en se déconnectant. Un cauchemar.

Si les entreprises ont intérêt à s’emparer du sujet, c’est parce qu’il y a de gros risques juridiques: elles peuvent être accusées ne pas respecter le droit au repos des salariés de 11 heures par 24 heures. Et dans le même temps, elles peuvent être prises en défaut par rapport à leur obligation de résultat en matière de santé et de sécurité de leurs collaborateurs. «Il faut généraliser le blocage des mails à partir de 21 heures et faire en sorte que les messages soient redistribués à partir de 7 heures du matin, recommande Jean-Claude Delgènes, président de Technologia. Une façon de couper cette laisse électronique qui suit les salariés».

Dans les entreprises de la branche Syntec, les négociations débutent timidement. «Paradoxalement, les DRH des sociétés informatiques nous disent qu’ils ne peuvent pas couper l’accès au réseau la nuit pour leurs salariés, note Marie Buard, secrétaire fédérale de la F3C CFDT. On essaye de trouver des solutions alternatives: par exemple, la rédaction de notes internes interdisant de répondre aux mails ou téléphones portables entre 21 heures et 7 heures du matin.»

Eric Barbry, directeur du pôle droit du numérique chez Alain Bensoussan Avocats, mise aussi sur la pédagogie: «Nous sommes dans un monde où nous sommes “nativement” connectés, par défaut, et en permanence. Du coup, nous faisons évoluer les chartes internet des entreprises, en intégrant ces problématiques.» Mais le travail à distance génère également de nouvelles difficultés: «Si je suis simplement connecté, est-ce que pour autant je travaille, je suis sous la subordination, au service de l’employeur? Est-ce que parce que j’ai envoyé un SMS cela signifie que j’ai travaillé toute la nuit?», interroge Paul Van Deth, associé chez Vaughan Avocats. Il faut inventer de nouvelles façons d’encadrer le travail à distance. «Les entreprises vont devoir intégrer massivement des trackers d’activité, pour savoir quand la personne est connectée ou déconnectée, quelle est sa durée de travail réelle…», anticipe François Coupez, avocat, fondateur d’Atipic Avocats, spécialisé en droit des nouvelles technologies. Un traçage qui ne peut qu'inciter à la déconnexion.


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